La rénovation thermique

Des mesures concrètes et immédiates sont nécessaires

« Certains gouvernements et responsables d’entreprises disent une chose et en font une autre. Pour le dire simplement, ils mentent. »

António Guterres – Secrétaire général de l’ONU, Avril 2022

On peut y arriver. Mais ce qu’il faut comprendre c’est que la transformation est devant nous: soit nous allons vers une trajectoire qui nous mène au désastre, soit nous prenons les mesures nécessaires actuellement. […] Nous implorons tout le monde qui nous écoute, de prendre ce message à cœur et de faire partie des personnes qui vont agir pour ce changement. Autrement, on n’y arrivera jamais.

Julia Steinberger, auteure principale du sixième rapport du GIEC et professeure à l’université de Lausanne, Avril 2022

Début avril 2022 sortait le troisième volet du sixième rapport du Giec. Les conclusions sont implacables. Comme le dit Jim Skea, professeur à l’Imperial College de Londres et coprésident du groupe de travail à l’origine du rapport: « C’est maintenant ou jamais, si nous voulons limiter le réchauffement climatique à 1,5°. Sans réductions immédiates et significatives des émissions dans tous les secteurs, ce sera impossible”. Ce sont donc tous les secteurs de l’économie (transports, bâtiments, énergie, alimentation, …) qui doivent, dès maintenant, non seulement envisager, mais mettre en place des programmes de décarbonisation et de sortie des énergies fossiles et investir massivement dans ceux-ci (environ 6 fois plus). 

Actuellement, la Suisse n’a pas de plan concret pour répondre à ses engagements internationaux et limiter le réchauffement à 1,5° degrés. Après le rejet de la loi C02, les différents partis politiques tergiversent et n’arrivent pas à trouver un accord sur les mesures à prendre. Comme le disait Mme Sommaruga en octobre 2021, « Si nous discutons pendant des années, nous n’atteindrons pas nos objectifs ».

Récemment, les instances politiques ont montré qu’en situation de crise, il est possible de prendre des mesures et de changer rapidement la législation. A l’image d’une nouvelle loi visant à poser les bases d’un sauvetage financier des entreprises, discuté par Mme Sommaruga et M. Maurer depuis avril 2022 et qui sera votée pendant la session d’été au parlement. 

Le guerre en Ukraine engendre une crise énergétique mondiale

Le début de  la guerre en Ukraine, fin février 2022, pousse l’Europe entière dans une grave crise énergétique, dont les conséquences se font déjà ressentir et dont les effets à long-terme les plus importants concernent l’approvisionnement en énergie. La conséquence directe la plus importante en Suisse est, aujourd’hui, la hausse des coûts de l’énergie qui impacte toute l’économie. 

Actuellement, la suisse est autosuffisante en énergie à seulement 10%. Elle est donc très vulnérable à des pénuries d’approvisionnement, que ce soit en électricité, en gaz ou en pétrole. Pourtant, la Confédération n’a actuellement mis en place aucun plan national de sécurisation énergétique. Selon l’ingénieur en énergie Marc Müller, cela pourra avoir comme conséquences de faire basculer une partie de la population dans la précarité énergétique. Avec l’augmentation du prix de l’énergie, les personnes les plus précaires se retrouvent en effet dans une situation risquée, pouvant mener à une impossibilité de se chauffer par manque de moyens. 

Face aux risques de pénuries énergétique, de hausse des prix et, surtout, face aux risques majeurs et existentiel portés par la crise climatique pour la population, la seule solution viable à long-terme pour la Suisse, l’Europe et le reste du monde, est de réduire aussi rapidement que possible notre dépendance aux énergies fossiles.

L’isolation thermique des bâtiments: une mesure simple et nécessaire 

L’urgence climatique implique d’agir «dans l’urgence». C’est le message de l’AEE Vaud, faîtière cantonale des spécialistes des énergies renouvelables et de l’efficacité énergétique.

24 Heures, mai 2022

L’efficience énergétique désigne l’utilisation rationnelle de l’énergie, à savoir faire des économies et réduire la consommation. Elle se différencie des énergies renouvelables. Une efficacité énergétique élevée renferme de nombreux avantages. Elle permet de diminuer la consommation d’énergie, de réduire les émissions de gaz à effet de serre, de gagner en indépendance énergétique et de diminuer les coûts. Sur ce dernier point, une meilleure isolation thermique permet d’économiser jusqu’à 60 % des coûts de chauffage et, par ailleurs, cela entraîne une baisse de la demande qui agit sur une baisse du prix

Pour gagner en efficience énergétique, la rénovation du parc immobilier existant est une mesure simple et nécessaire, qui renferme un très grand potentiel. L’isolation divise par près de quinze les déperditions thermiques par rapport à la situation initiale, où l’isolation est totalement absente. Par ailleurs, mais pas des moindres, pour engager un changement structurel durable, il ne suffit pas de remplacer les chauffages fossiles par d’autres systèmes comme les pompes à chaleur, si l’enveloppe du bâtiment n’est pas optimisée en même temps (voir aussi energie-environnement.ch pour plus d’informations à ce sujet)

Les bases légales pour des programmes de rénovation et de transition énergétiques sont jetées avec la loi sur l’énergie, dont le but est de garantir une utilisation économe et efficace de l’énergie, et le programme bâtiment, dont l’objectif est, pour la Confédération et les cantons, de “réduire significativement la consommation d’énergie et les émissions de CO2 du parc immobilier suisse”. En juin 2021, le Conseil national a également adopté une motion parlementaire pour une réduction drastique des pertes énergétiques dans le secteur du bâtiment. 

Selon la loi sur l’énergie, “s’il apparaît que l’approvisionnement énergétique de la Suisse n’est pas suffisamment assuré à long terme, la Confédération et les cantons créent à temps, et dans le cadre de leurs compétences respectives, les conditions permettant d’assurer les capacités voulues de production, de réseau et de stockage.

100 ans pour rénover l’ensemble des bâtiments en Suisse au rythme actuel

Pourtant, en Suisse, les bâtiments restent un véritable gouffre énergétique. Ils représentent la moitié (45%) de la consommation totale d’énergie et sont la deuxième source d’émission de C02, juste derrière les transports et représentent environ 33 % de toutes les émissions de CO2. Malgré une forte baisse par rapport à 1990, les émissions des bâtiments en Suisse sont supérieures à la moyenne européenne. La Suisse est par ailleurs le pays européen qui consomme le plus de fioul pour le chauffage.

La rénovation des bâtiments est une mesure essentielle pour que la Suisse atteigne les objectifs climatiques qu’elle s’est fixés. Actuellement, un million de maisons sont à rénover d’urgence. Au rythme actuel,  il faudrait 100 ans pour réhabiliter l’ensemble du parc immobilier Suisse. En effet, le taux de rénovation de l’enveloppe existante du bâtiment est de 1 % par an. Pour atteindre les objectifs de la Stratégie énergétique 2050, il faudrait doubler, voire tripler, ce pourcentage. Pour cela, il faudrait quintupler l’aide actuelle de 200 millions pour la porter à 1 milliard par an. La Société suisse des entrepreneurs plaide par ailleurs pour la suppression des obstacles et demande de simplifier et accélérer les autorisations de construire pour les assainissements. 

Le secteur du bâtiment: clé de voûte de la transition énergétique 

Chers représentants du secteur du bâtiment et de l’éducation, votre industrie me tient à cœur, vous façonnez l’avenir. Ce n’est qu’avec vous et grâce à vous que nous pourrons atteindre nos objectifs climatiques et énergétiques. 

Simonetta Sommaruga, Février 2022.

La réalisation des objectifs énergétiques et climatiques de la Confédération dépend largement du secteur du bâtiment, qui sera très sollicité et qui devra disposer de suffisamment de main-d’œuvre. Cependant, le secteur est menacé par une pénurie de spécialistes. En réponse à cette problématique, le secteur du bâtiment, les institutions de formation et la Confédération se sont unis pour lancer l’offensive de formation du secteur du bâtiment. Lancée en février 2022, l’offensive se fixe l’objectif de former “suffisamment de personnel qualifié compétent est à disposition pour atteindre les objectifs énergétiques et climatiques de la Suisse dans le secteur du bâtiment [afin que] les besoins […]  [puissent]  être traités rapidement et de manière compétente”. Toutefois, le programme ne présente aucunes ambitions et objectifs chiffrés. Pour répondre au manque de main d’oeuvre face à l’urgence et l’ampleur des mesures à prendre dans le secteur de la construction, Marc Müller, propose de son côté  de faire appel à l’armée et au service civil pour isoler d’urgence  les bâtiments. L’ingénieur en énergie propose en outre de faciliter la reconversion professionnelle des adultes, idée soutenue par l’élue Verte Delphine Klopfenstein Broggini

Renforcer le système de formation est par ailleurs une façon de minimiser les risques de chômage chez les jeunes et les jeunes adultes, qui sont particulièrement exposés au chômage, notamment en période de crise. 

Un investissement positif pour l’économie suisse 

“La protection du climat coûte cher. Mais ne rien faire coûte plus cher.” 

Simonetta Sommaruga, Mars 2021

“Il faut des investissements, mais les investissements on les a. Actuellement nous sommes en train de fournir des subsides aux énergies fossiles, ce sont des sommes que l’on pourrait détourner”. 

Julia Steinberger, auteure principale du sixième rapport du GIEC et professeure à l’université de Lausanne, Avril 2022

L’entretien, la rénovation et le développement dans le secteur de la construction et du bâtiment sont absolument essentiels mais coûtent cher. Selon  la professeure Julia Steinberger, ce n’est pas l’argent qui manque, c’est une question d’investissements et de choix. Pour Simonetta Sommaruga, ces investissements en valent la peine car ils profitent à l’économie.

Christian Zeyer, directeur de Swisscleantech, a quant à lui une proposition bien concrète. Il propose l’idée de se servir pour ceci d’un fonds alimenté par les assurances, les caisses de pension et les banques. La Banque Nationale suisse par exemple possède chaque année des bénéfices distribuables (entre 6-40 milliards) qui reviennent aux collectivités publiques, les deux tiers de cette somme au minimum allant aux cantons.

En termes économiques, l’Office Fédéral du Logement reconnaît la difficulté de concilier les objectifs sociaux et environnementaux. Afin d’éviter que les travaux de rénovation pèsent sur les dépenses des personnes à plus faible revenu notamment, il souligne qu’il faut s’efforcer de “concilier économie d’énergie et logement abordable”. Dans la perspective de protéger les locataires des hausses de loyer suite à l’assainissement de leur logement, l’Asloca Genève, propose, pour le canton, l’idée de s’appuyer sur la loi genevoise sur les démolitions, transformations et rénovations de maisons d’habitation (LDTR). Finalement, il faut tout de même mentionner que l’entretien, la rénovation et le développement dans le secteur de la construction génèrent une grande création de valeur dans le pays, via la création d’emplois et l’investissement local profitant aux entreprises suisses.